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En moins d’une heure tout le monde était sur son poste. Ce qui veut dire que l’état major se trouve réuni dans mes quartiers, alors que tout l’équipage est resté sur la plage et a été réveillé par les vigies à terre. Seul les gardes désignés la veille se trouvent avec nous sur le navire. Même si il nous reste du temps pour nous organiser nous ne sommes de loin pas en situation de combattre.

–Messieurs, j’attends vos suggestions ! je dis pour ouvrir la séance.

–Moi j’opterais pour un affrontement direct. Levons l’ancre du Glorieux pour aller les affronter en mer. Notre navire est bien mieux armé que le leur, nous avons des canons britanniques qui sont supérieurs en puissance et en précision, dit un premier.

–Sauf que tu oublies que cet avantage ne vaut que si nous les gardons à distance de tir. Ils sont bien plus maniables que nous et ils vont essuyer à perte une première salve pour pouvoir s’approcher et nous aborder. Et là la victoire se jouera sur le pont. Nos hommes ont subis une belle cuite et ne seront de loin pas autant à leur affaire que ces français qui gagnent une prime pour chaque pirate décapité. Nous avons à faire à des gardes côtes qui touchent terre régulièrement et qui sont donc au mieux de leur forme. Je doute que notre équipage soit à la hauteur, même si je sais qu’il se battra avec vaillance. Mais un lendemain de cuite… Dans l’absolu nous pouvons gagner. Mais les pertes seront importantes et la victoire loin d’être assurée, rétorque le second.

–Sans dire que chaque marin est précieux. Nous sommes déjà en sous-effectif pour manœuvrer les deux navires. Chaque membre d’équipage perdu nous complique la manœuvre pour rentrer à bon port. Sans compter qu’il nous reste du chemin à faire et que rien ne nous prédit un retour sans embûches. De plus il ne faut pas oublier que les africains ne sont certes pas nos ennemis, mais ils ne sont pas (encore) nos amis. Nous devons rester vigilants et les encadrer, tout de même. A mes yeux aller au combat n’est pas une bonne solution. Je n’évoque même pas des possibles avaries subies pendant le combat et qui compliqueront encore une fois les manœuvres, ajoute un troisième.

–Mais rester ici n’est certainement pas mieux ! Si nous envisageons un affrontement nous serons très défavorisés en étant ancrées en baie. Et je ne vois pas trop comment ces français vont interpréter notre petite foule. Il leur faudrait une sacrément bonne raison pour nous laisser tranquille. Je ne vois pas comment…, conclut un quatrième.

Un instant de silence de fait. Puis j’ajoute

–Soit. L’attaque est la meilleure défense. C’est vrai. Mais pas forcément l’attaque de front et de plein fouet. De toute façon je nous vois mal remporter la partie à la loyale. Il nous faudra donc ruser.

Le silence s’installe une nouvelle fois. Puis…

–Ruser comment ? me demande celui qui avait parlé en deuxième.

–Pour l’heure je ne sais pas encore. Nous devrons nous distinguer par notre attitude, plus que par le combat,  et en effet  présenter les africains comme des esclaves. Autrement cela n’ira pas. Mais pour ce genre de plan il me faudrait un complice… comment trouver un complice ? Car pour un bon plan il faut toujours un complice…

Cette fois le silence s’installe pour plus longtemps. Et pour cause, la question est subtile : comment trouver un complice parmi le navire qui est au large ?

Le silence ne me gêne pas, au contraire. Cela me permet de réfléchir. Apparemment aux autres aussi. Pourtant j’avoue qu’à cet instant je n’attends pas de suggestion de leur part. Cette fois c’est à moi de jouer. Résolument. D’ailleurs je commence à fomenter mon scénario à haute voix…

–Qu’un petit groupe d’africains valides reprennent le ravitaillement comme les jours précédents, sans hâte mais avec efficacité. Rassemblez tous les africains malades d’ivresse sur la plage et disposez-les comme hier soir avant la fête ; avec les mêmes groupes. Aussi laisserez-vous visibles toutes les traces de hier. Au lieu de perdre du temps à nettoyer tout ce vomi je vais faire passer les africains pour des esclaves malades. Cela devrait déjà pourvoir expliquer notre présence et l’état de la plage. Puis postez quelques « gardes » autour. Expliquez bien aux africains que nous devons leur rendre provisoirement leur statut d’esclaves pour mener à bien notre plan. Mais ils demeurent libres !  Dites-leur bien ! Cette fois nous leur demandons de jouer les esclaves, non de l’être. Précisez-le. Et dites-leur aussi que des français approchent pour venir nous contrôler et qu’ils mettent en jeu leur liberté fraîchement acquise, ainsi que la nôtre. Ils doivent demeurer groupés sans bouger tant que les français seront là. Qu’ils se conduisent tels des prisonniers.

L’état major me semble surpris par la précision de mes ordres qui pourtant ne dévoilent encore rien de mes intentions. Du moins pas assez. Il y en a bien un pour dire à voix haute

–Laisser tout ce vomi sur la plage ?

Je continue dans ma réflexion à voix haute sans me laisser perturber

–Prenez 200 ou 300 africains qui vous semblent fidèles et en forme et constituez un groupe qui ira se cacher en lisière de la baie. Dispersez vous sur au moins 300 mètres ou plus. Chacun doit se cacher pour pouvoir intervenir sans être vu, et cela à mon commandement. Et je vous rassure, je ne parle pas de bataille. Je veux qu’à mon premier sifflement, vous entendez ?, qu’à mon premier sifflement, tous ensemble vous agitiez les branches et feuilles des plantes autour de vous. Juste pour montrer votre présence. Que personne ne se montre. Que tout le monde reste couché. Contentez-vous de faire bouger des feuilles sur 400 mètres et je m’occupe du reste. Je vous le rappelle : à mon tout premier sifflement que vous percevrez !

Je crois que certains auraient aimé avoir un bout de papier pour noter mes instructions, tellement elles sont inattendues. Mais de toute manière cela n’aurait servi à rien : ils sont analphabètes pour la plupart d’entre eux. En contrepartie ils ont une bonne mémoire. Du moins je l’espère, car je n’ai pas encore terminé.

–Formez un deuxième groupe de 150 ou 200 personnes et allez vous cacher un peu à l’intérieur des terres, dans la forêt. Parcourez environ 50 ou 75 mètres, trouvez un endroit pour vous planquer et attendez mon deuxième sifflement. Lorsque vous l’entendrez je veux que les 200 personnes « hululent et hurlent à la lune » tous en chœur et avec force. Il faut que je puisse vous entendre depuis la plage et de façon soutenue. Il faudra crier –ou hululer– pendant un long moment. Aussi longtemps que l’un d’entre vous parvienne à retenir sa respiration. Utilisez une personne qui sache tenir en apnée le plus longtemps possible. A mon premier sifflement vous devez vous tenir prêts, mais ne faites rien. Peu après suivra mon deuxième sifflement. Dès que vous l’entendez vous hurlez à la lune et votre apnéiste prend une profonde inspiration et retient son souffle, les bras tendus en l’air. Lorsqu’il n’y tiendra plus et qu’il voudra reprendre son souffle il devra baisser ses bras pour signifier la fin des hurlements. Vous devez absolument crier de façon synchrone. Vous commencez d’une seule voix, et vous vous taisez d’une seule voix. C’est simple, mais c’est très important.

Je fais un tour visuel de la ronde pour m’assurer que tout le monde comprenne bien ce que je dis. Leur expression du visage me rassure. Ils sont concentrés et ils m’écoutent avec attention. Et avec un peu d’intrigue aussi. Ils ne voient pas trop où je veux en venir. Je n’ai pas encore parlé d’armes et de bataille, de plans d’attaque et d’action. Mais telle n’est pas mon intention… Alors puisque tout le monde me suit, je continue ma donnée d’ordre

–Je veux que toutes les femmes, je dis bien TOUTES les femmes, montent à bord du Glorieux. Qu’elles y demeurent cachées dans les ponts inférieurs. Il ne faut personne de visible sur les ponts ou sur les gréements. Personne en vigie (je sais, c’est inhabituel). Que les femmes restent à bord et se tiennent prêtes à chanter à mon 3e sifflement. Et qu’elles ne me chantent pas des chants païens ou de taverne, hein ! Il me faut un chant de sirènes… Je veux entendre des voix d’anges qui tentent le pêcheur au large. Le fait que les femmes soient à l’intérieur du navire permettra de ne pas facilement localiser la provenance des chants. Expliquez bien à ces dames que nous ne les cachons pas, mais qu’elles font partie du plan. Au troisième sifflement elles doivent chanter. Sans faille.

Je marque une pause. Puis

–Pour terminer, hissez de suite le pavillon français sur les deux navires. Positionnez le Glorieux face à l’entrée de la baie, de sorte que son nom ne soit visible qu’au dernier moment, depuis la plage. Puis il faudra armer tous les canons pointant sur la baie, y compris ceux qui pointent sur la plage. Je veux aussi que les quelques canons restants sur le quatre mats soient tous mis en direction de la plage et armés. De toute manière le navire français ne jettera pas l’ancre pile en face de nos bouches de canons. Si nous pointons la plage ils se mettront en bout de baie, plus près des marins du premier groupe, cachés dans les fourrés. De plus vous sortirez les français prisonniers de la cale et vous les rassemblerez sur l’arrière de la plage. Ils apprécieront l’air frais et pourront peut-être nous servir. Maintenez leur terreur, n’hésitez pas à leur faire peur. À mon avis ils supporteront encore quelques coups placés avec pas trop de méchanceté. Par contre, ne leur parlez pas du navire qui approche. Vous devez aussi récupérer les habits du capitaine et trouver un marin qui puisse jouer son rôle, du moins en apparence. Car il est certain que les gardes côtes vont vouloir parler au capitaine du navire français. Et pour terminer il nous faut prévoir un plan catastrophe : si jamais l’affaire tourne mal il faut passer au « sauve-qui-peut et chacun pour soi». En l’état je considère que ce serait le cas dans l’éventualité de ma mort pendant les opérations. Si l’affaire tourne mal et que je tombe, c’est le signal du « sauve-qui-peut et chacun pour soi ». Que les canons arrosent ma position sur la plage et ensuite chacun pour soi. Faites bien passer le mot à tous les hommes d’équipage. Voilà. Avez-vous des questions ?

–Oui. Quel est le signal pour se battre ? Vous n’avez pas donné de signal pour la bataille. Et si j’ai très bien compris vos ordres, je ne vois pas comment vous comptez vous battre, demande un de mes lieutenants.

–Bonne question. Très bonne question ! Nous allons éviter la bataille. Trop de monde se trouve à terre et nous n’avons pas le temps d’embarquer pour préparer la bataille. En plus, si nous devons réellement nous battre nous ne serrons pas à notre avantage à 2000 sur ce navire négrier. Et si nous laissons les esclaves à seul terre ils vont certainement se sauver dans la forêt ! Leur présence nous sera utile si le bras de fer se joue au nombre de personnes. Il est évident que les gardes côtes français ne s’attendront pas à trouver plus de 2'000 personnes sur cette plage. Donc stratégiquement nous sommes en position de force en restant groupés. Néanmoins cela ne suffira pas, et il nous faudra donc trouver un subterfuge pour éviter d’avoir à nous battre. Non pas par lâcheté, mais par considération pour la vie. Pourquoi sacrifier la vie de bons marins et de prisonniers innocents si on peut l’éviter pour un peu de poudre aux yeux ? Je suis aussi d’avis que nous ne sommes pas en position de nous battre et de remporter la victoire par les armes. Mais nous avons de quoi nous défendre ! Ce qui n’est pas tout à fait pareil… Je vais établir ma défense sur les apparences. C’est une ruse bien connue des pirates. Comme le fait d’avoir un complice, d’ailleurs…

Je ne peux m’empêcher de me rappeler les explications de Kalipso, lors de notre entrevue jadis. Ce fût un moment de vérité, et elle parlait en vérité ce soir là. Et je me dis que son conseil est à suivre.

–En plus il me faut aussi un faux capitaine français. Plus notre faux capitaine français sera crédible, plus nos chances de réussites seront bonnes. Savez-vous qui pourrait tenir le rôle de capitaine ?

Un instant de réflexion de mon équipe prolonge le silence du groupe qui n’est entrecoupé que de quelques marmonnements… Puis après quelques murmures Edmoure prend la parole

–Il y en a un auquel je pense, il aurait tout d’un capitaine hautain qui pourrait très bien être français, et pour peu on pourrait s’y tromper et le prendre pour un capitaine. Mais là je dois dire que les uniformes du vrai capitaine lui seront bien trop grands, à part le chapeau qui irait à merveille sur sa tête enflée…

–Ah non, pas lui ! Ne me dites pas que vous pensez à LUI ??? je réponds, angoissé à l’idée qu’il puisse penser à la même personne que moi.

–Si, lui. Nous sommes bien d’accord qu’il ne dit que des âneries, mais sans vouloir faire de jeu de mots c’est généralement le cas des capitaines. Du moins de ceux de la marine royale. Et pour l’illusion il sera parfait. Sauf que les habits seront bien trop grands, il doit y avoir 7 ou 8 tailles de différence. Le capitaine prisonnier est bien portant, lui.

–Je doute bien plus du fait qu’il soit l’homme qu’il nous faille que du fait que nous pourrions arranger des habits en moins d’une heure. N’oubliez pas les femmes ! Mais LUI,  il ne saura jamais tenir sa langue. Et j’ai besoin de pouvoir opérer en toute tranquillité si je veux éviter la bataille, je dis inquiet.

–Justement. Si je peux me permettre : Il faut néanmoins quinze minutes pour comprendre que P’titpisseux est fou, non ? Mine de rien, il vous donnera du temps… En écartant les hispanophones, les anglophones, les deux italiens et le prusse, aucun des marins francophones ne pourrait tenir le rôle comme lui le ferait. Ils n’auraient jamais assez de prestance pour se faire passer pour un capitaine français. Ils vous donneront au mieux trois minutes. Tandis que P’titpisseux, lui, il vous en donnera au moins un bon quart d’heure… Non ?

–Oui… tu as probablement raison. A mon grand désespoir. J’aurai quand même préféré faire ma course sur une vrai monture, et non sur un bourricot…

–Que voulez-vous… un marin ne choisit pas son navire, comme un cavalier ne choisit pas sa monture…, dit Edmoure en haussant les épaules.

–Ha ? Serais-tu déjà monté à cheval, Edmoure ? dis-je intrigué.

–Non. Mais je pratique par contre la philosophie…hé hé

Quelques esquisses de sourire naissent sur les visages face à moi. Toutefois il n’est pas l’heure de se marrer… Le l’état major a suivi la discussion sans intervenir, ce qui veut dire –en langage marin– que personne n’a mieux à proposer ou à redire. Ni moi d’ailleurs, pour ce qui concerne mon acolyte de tout à l’heure… Alors et donc, comme le temps nous presse, nous décidons de procéder comme proposé par Edmoure; avec P’titpisseux.

Pendant que mon état major quitte la pièce pour aller gagner leurs postes et m’envoyer P’titpisseux, je me dis qu’il va falloir jouer serré. Et que tout va dépendre de la manière dont nous allons « construire » l’accueil de nos visiteurs. Et c’est avec P’titpisseux que je vais devoir le faire...

Je boirais bien un petit verre de rhum…


* * * * * * * * * *  


La porte de ma cabine s’ouvre sans aucune formalité d’usage. Et P’titpisseux entre. A peine un quart d’heure s’est écoulé depuis que mon état major a quitté ma cabine.

–Viens. J’ai une mission pour toi, je lui dis.

–Il faudra me vouvoyer si vous voulez obtenir quoi que ce soit de ma part, rétorque-t-il avec ce ton très revendicateur, propre à Ptitpisseux.

J’ai bien envie de lui en coller une, juste pour me détendre et parce qu’il m’énerve. Mais mon éducation me l’interdit. Ainsi que les plans que je compte forger avec lui. Donc, mon instinct me dit que finalement ce n’est pas plus mal que de danser selon sa musique à lui. D’ailleurs, à la réflexion, c’est probablement la meilleure manière d’obtenir ce que je souhaite de lui… Alors je ravale ma salive et je me montre amical

–Bien. Soit. Je veux bien. Vous le méritez, finalement. Prenez donc place, cher Monsieur P’titpisseux. D’ailleurs, la proposition que je compte vous faire ne peut se tenir en de termes familiers. Car j’aurais une mission à vous confier… si vous le voulez bien, évidemment. Je ne voudrais en aucun cas vous contrarier…

Il prend place sur le siège que je lui réservais, se décoiffe de son vieux chapeau et croise les jambes pour mieux s’appuyer dans le dossier. Puis il ajoute

–Je fumerais bien un cigare accompagné d’un bon rhum…

Si d’une part j’ai bien envie de lui baisser son pantalon pour lui donner une correction, mon autre part me dit qu’il est pile poil en train de s’engager sur le terrain où je souhaitais l’emmener. Je vais donc faire mon poing dans la poche et maintenir les apparences.

–Certes. Avec plaisir.

Et pendant que je m’affaire à lui préparer ses petites gâteries je me rends bien compte qu’il savoure l’instant. Donc je ne me démonte pas et je maintiens mon cap.

–Vous savez que les français vont débarquer d’ici deux à trois heures, probablement pour nous contrôler. Nous allons devoir négocier avec eux. Moi je vais m’occuper à tenter d’éviter une bataille. Mais pour cela je dois pouvoir opérer sous couvert. Le seul ennui, c’est que si je ne peux pas me présenter comme le capitaine légitime de ces navires, eh ben, il me manque un capitaine. Je me suis dit que parmi tous les hommes présents vous seriez le seul digne de nous représenter officiellement, pendant que je manœuvre dans les coulisses. Vous voudriez bien me rendre ce service qui est à votre portée ?

Je lui tends son verre et son cigare, coupé et prêt à être allumé. Il se saisit des deux, pose le verre à côté de lui et attrape une chandelle pour bouter le feu à son tabac. Ce qu’un vrai marin ne fait jamais. On ne prend jamais le feu de la flamme d’une bougie ! Les raisons en sont multiples, mais ce n’est pas l’objet de notre entrevue… Je laisse Ptitpisseux faire, en le regardant avec gentillesse…

–Pffff, pfffff… pourquoi pas… il est vrai que personne ne peut crédiblement prendre votre place. J’aurais d’ailleurs été véxé si vous ne me l’aviez pas proposé… pfffff… Quoi de plus naturel, au fond ? Je suis votre employeur, n’est-ce pas ? Et cela pour pas un sou… N’est-ce pas ?

–Sans doute, je lui réponds.

Il prend le temps de tirer sur son cigare et de prendre quelques lampées d’alcool, comme pour encore mieux savourer l’instant. Après quelques bouffées il me dit

–Soit. Je veux bien vous représenter. Mais il va ma falloir une tenue de circonstance, dit-il avec autorité après avoir vidé d’un trait le reste de son verre.

Souriant, je lui réponds

–J’étais sûr de votre réponse, Monsieur. Et j’ai déjà fait arranger une tenue adéquate pour vous. Elle n’est pas parfaite, certes, mais elle sera à votre taille.

–La tenue ce n’est rien. C’est la coiffe qui fait l’homme, dit P’titpisseux d’un ton revendicateur.

–Et si nous vous donnions celle du capitaine français ? Il est le seul à avoir des plumes…

–Hm… pourquoi pas. C’est bien le seul qui puisse m’aller, dit il avec autosatisfaction.

–Alors je voudrais que vous vous teniez prêt sur la plage, dans une heure. Vous serez le représentant officiel de notre armada. Mais…

Il lève la tête…

–Quoi ? Quoi mais ???

–Si vous le voulez bien… j’aurais une grande faveur à vous demander…

–Dites-donc…

–Je voudrais pouvoir établir le premier contact, afin d’informer les français à qui ils ont à faire quand ils vous rencontreront. Ensuite je voudrais que vous nous représentiez très officiellement avec une présentation complète de notre flotte et des hommes qui la composent. Vous pouvez faire ça en passant pour un capitaine français ? Je veux dire : sans parler du Conseil des Pirates, dont vous êtes membre ?

P’titpisseux réfléchit un instant…

–Je ne suis pas bête…, dit-il l’air de se justifier.

–Non. Loin de là. C’est pourquoi je vous confie cette tâche. Allez-vous l’accepter ?

–C’est mon devoir, dit-il d’un ton solennel.

Puis il se lève en disant

–Je vais me préparer

et il sort.

C’est parfait. Il me reste juste le temps pour donner mes dernières consignes. Je sens que mon plan prend forme. Et à tout vous dire je me demande moi-même comment je l’ai forgé en si peu de temps. Au fait, j’ai imaginé une situation et je m’efforce à mettre en place le décor qui y correspond. Ce sera un pari, mais si il devait être perdu nous pourrons toujours terminer en nous mesurant par les armes. En ce qui me concerne je préfère la ruse. C’est moins gluant que le sang… Et souvent bien plus drôle. C’est d’ailleurs une des choses qui m’a séduite chez les pirates que j’ai rencontrés. Jusqu’à présent mon bagou m’a bien servi, alors je vais miser une fois de plus là-dessus pour faire une entrée en scène comme la fois où nous avons pris le Glorieux ; à deux…

Mais il me manque un complice. Car je ne considère pas Ptitpisseux comme tel… Il est trop fou pour tenir un plan. Et Karp qui est muet et halé ne m’est d’aucun service pour cette tâche. Il se contente de rester près de moi depuis que nous avons touché terre, et à part écouter ce que dis et regarder ce que je fais, tout en veillant constamment sur mes arrières, il ne fait rien. Il a repris son rôle de fidèle serviteur et c’est déjà beaucoup. Tant qu’il reste près de moi je n’ai pas besoin d’avoir des yeux dans le dos…


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Last Updated (Monday, 16 August 2010 17:32)